Chromaphonie »

Le Séminaire CRIVA du Mardi 18 novembre 2025 se tiendra de 20H30 à 22H45
en Zoom autour d'Olivier COURTEMANCHE et Claire GILLIE
sur le thème : « Chromaphonie »
ARGUMENT Claire Gillie :
Après avoir exploré les lieux anatomiques, géographiques et psychiques de la voix (« topophonie »), puis ses marquages identificatoires sertis dans cette « géovocalisation » (l'accent), ce troisième temps interroge la « chromaphonie » comme dimension acoustique, motérielle et pulsionnelle du vocal.
Si le timbre s'énonce classiquement comme « couleur de la voix », cette métaphore révèle l'intrication des pulsions scopique et invoquante qui s'impose ou se dérobe à l'écoute analytique. Entre la palette chromatique du peintre et la palette vocale du sujet parlant, se tisse une même économie des contrastes imperceptibles : Kandinsky pensait l'écoute des couleurs ; les bleus de Chagall naissent d'infimes touches de rouge.
Qu'en est-il de cette oreille analytique confrontée aux modulations chromatiques de la voix ?
La Klangfarbenmelodie viennoise de 1911 – contemporaine du Sprechgesang schoenbergien et du Totem et Tabou freudien – opère une rupture où la mélodie n'est plus portée par les hauteurs mais par les timbres, cette texture où s'inscrit l'inconscient. Cette mutation musicale éclaire de sa métaphore le passage de l'oreille du musicien à l'oreille de l'analyste. Car interpréter ou non un changement de couleur vocale divise les écoles : certaines y entendent un effet de surface, d'autres l'émergence de l'objet a. Le danger guette pourtant : que la fascination chromatique, l'emprise scopique sur l'"étrangeté" d'une voix, vienne obturer, altérer ou oblitérer l'écoute du Dire. Entre grain et texture, entre couleur et matière, la chromaphonie interroge ce point où la voix cesse d'être regardée pour être écoutée, où la voix comme objet a échappe au visible pour ne plus s'offrir qu'à l'écoute flottante, celle qui entend au-delà des couleurs ce qui, du sujet, insiste à se dire. Et en appelle à une palette d'écoute qui puisse accueillir ce qui se joue de la passe où la voix cesse d'être entendue pour devenir écoutée.
ARGUMENT Olivier Courtemanche :
De l’écoute d’un primaire au “mordant sage” de l’oreille
À l’écoute de la “Chromaphonie”, et des associations libres autour de ce néologisme, que serait-il déjà possible de faire entendre au sujet de la voix, quant à l’écoute de sa dimension sonore et colorée ?
Pulsionnellement et en réalité, la voix montre le désir en le cachant. Elle se manifeste et se présente physiquement, de jour à l’autre, et devient étrangère à nous la nuit, dans nos rêves.
Notons au préalable que, dans notre rapport au monde sensible, dans notre rencontre avec la couleur et le son, par leurs vibrations et par ce qui nous fait aussi vibrer, nous ne connaissons que la sensation comme unique moyen d’entrer en contact avec la matière. Ne pouvant atteindre et ne toucher que la surface, cela reste une expérience frustrante.
Nous n’éprouvons de cette rencontre qu’un sentiment très flou, vague et imparfait. Nous ne recevons qu’une résonance d’effets ondulatoires, à la fois courts et longs, chauds et froids. Par le regard et par l’oreille, nous sommes touchés. Il en est de même pour la voix : par petites touches, nous ressentons ses couleurs et ses modulations sonores comme des impressions. Et, impressionnistes que nous sommes, nous essayons de saisir ce qu’elles racontent. Mais ne se livrant jamais complètement, elles ne font qu’éveiller un manque, une insatisfaction qui, parfois même, peut nous faire douter et souffrir.
Alors parler de “Chromaphonie”, parler du caractère de la voix, de son identité, de son origine, c’est penser à ce point de “liaison” ou de “fusion” : une fusion pulsionnelle, ou tout simplement une infusion au goût de sonorités colorées.
Car, dans un premier temps, ce savant mélange aurait été inscrit sur un primaire, dans une texture et dans une tessiture de matière atemporelle. Entremêlées et tissées, les fibres vocales, poussées par le son, se feraient entendre dans la voix sans pouvoir pour autant être vraiment écoutées. Parfois, elles auraient même comme un arrière-goût « a-mére », un accent prononcé d’amertume.
Alors, comment, à partir de ce point sensible de la “Chromaphonie”, parler de la voix avec seulement la sensation comme source de connaissance possible ? La sensation s’arrêtant par principe à la surface des choses, comment faire ici, quand les mots n’existent pas pour écouter ce qui se trame sous le primaire d’un tissu vocal ? Serait-il possible d’aller au-delà de la sensation pour écouter quelque chose d’autre, qui serait de l’ordre de l’inentendable, d’un sous-entendu qui résisterait, scellé par la couleur et ses impressions, qui ne sont que réfractions ?
Comment atteindre alors quelque chose qui se refuse à être découvert?
Serait-il possible et même imaginable de franchir une limite, d’entamer une surface, de l’empiéter… de mordre dedans et d’utiliser l’oreille et l’écoute comme une substance, comme un produit qui “mord” ?
Ajouter un mordant, une décoloration capable, en douceur, d’attaquer un manque, une surface comme limite, pour ensuite être capable de repeindre une voix. Ne plus être arrêté à la surface par le regard, ne plus voir ni entendre ce que la couleur dit avec son spectacle d’illusions réjouissantes : une oreille aveugle qui écouterait en silence serait-elle être et prendre la place du “mord” ? Ferait-elle le “mord” pour redonner du mordant au primaire de la voix ?
Nous appellerons cette opération le “mordant sage”. Science infuse ? Technique et art de mordancer une matière, une matière vivante silencieuse et bruyante, qui toujours se cache de “Moi”.
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Olivier Courtemanche est diplômé de l’ESAG (« École supérieure d’arts graphique, Atelier Met de Penninghen Paris’ ») (Promotion 1988). Pendant de nombreuses années, en marge de son travail, il suivra les cours de Fabienne Oudart dans l’atelier peinture de l’École des Beaux-arts de la ville de Paris. En 2010 il crée son propre atelier et avec la peinture il commence une formation d’analyste (Insistance, EPCI, Espace Analytique, Corpo Freudiano Paris). Il est membre, représentant artistique et membre du CA du CRIVA. Ses interventions sont généralement suivies d’une présentation de ses œuvres picturales. En tant qu’analyste il reçoit depuis 2021.
Claire Gillie est Psychanalyste, membre d’Espace Analytique (A.M.E.a), et de la FEP (Fondation européenne pour la psychanalyse), docteur en Anthropologie Psychanalytique (Paris 7), chercheur associée au Laboratoire CRPMS de Paris 7, agrégée de musicologie (professeur en IUFM), pianiste et organiste. Également traductrice, elle a été chargée de cours à Paris 7 et Paris 3, après un parcours en ethnomusicologie (CNRS), sociologie (DEA). Elle a fondé et coordonné le D.U. ≪ Voix et Symptômes, Psychopathologie et clinique de la Voix ≫ à Paris 7, de 2013 à 2020. Elle a participé à une trentaine d’ouvrages publiés dans plusieurs langues, a écrit plus d’une centaine d’articles, et elle dirige la collection Voix/Psychanalyse chez Solipsy où elle a publié Voix éperdues. Présidente du CRIVA (Cercle de Recherche International Voix Analyse) dont elle est membre fondateur, elle organise des rencontres mettant les souffrances vocales à l’épreuve de la psychanalyse. Elle coordonne les récentes publications du CRIVA
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